LE DEBAT INSTITUTIONNEL

LE DEBAT INSTITUTIONNEL

Guy Panevel


                 Le débat institutionnel jeté en pâture par quelques uns témoigne d’un divorce entre les élus et leur population. Alors que le peuple, dans son immense majorité, ne voyant pas en quoi un quelconque changement de statut viendrait apporter des solutions à ses problèmes,  manifeste son plus grand désintérêt pour ces querelles d’Articles, les Présidents de nos deux Conseils tentent d’imposer le débat par tous les moyens. Alors qu’ils n’avaient pas mandat pour proposer un quelconque changement de cette nature, ils ont réuni un Congrès pour nous livrer un paquet déjà tout ficelé. Ce faisant, ils cherchent à faire diversion : tandis que notre Martinique est gravement malade, ils agitent le chiffon de l’autonomie comme seul et unique remède à tous nos maux, comme s’ils voulaient masquer leurs propres incompétences à apporter de véritables solutions.

Tentons de clarifier le débat, et pour cela distinguons deux questions.

La première, c’est celle du maintien ou non des deux Assemblées et Collectivités que sont le Conseil Général et le Conseil Régional. Dans une démarche pragmatique, la position du MODEM en la matière n’est ni nouvelle ni ambigüe : nous sommes, à l’échelon local comme à l’échelon national, partisans d’une fusion entre Départements et Régions. Nous appelons donc de nos vœux la création d’une Collectivité unique et d’une Assemblée unique. Cela aura le mérite de faciliter la prise de décision en évitant le chevauchement des compétences et la concurrence malsaine.

La seconde question, beaucoup plus complexe et polémique, c’est celle relative aux Articles 73 et 74 de la Constitution, en d’autres termes plus simples, celle d’une certaine « autonomie ».

Le RDM de Claude LISE et le MIM d’Alfred MARIE-JEANNE en font une question purement idéologique. Leur dogmatisme voudrait nous faire croire qu’en dehors de l’Article 74 point de salut ! C’est oublier un peu trop vite, comme l’avait si bien souligné le Professeur de Droit Constitutionnel Guy CARCASSONNE il y a quelques mois, qu’un Article n’est ni plus ni moins qu’un outil. Que ce qui importe, c’est le projet au service duquel cet outil est sensé être. Plus clairement, avoir un coutelas solide et bien aiguisé ne sert à rien si l’on ne sait quoi faire avec. Et il peut même se révéler dangereux si l’on tente de s’en servir pour abattre par exemple un mur de béton ! C’est dire s’il faut faire preuve de bon sens et ne pas se laisser endormir par le chant des sirènes idéologiques. Car c’est d’abord et surtout le Projet qui compte ! Et ne nous trompons pas : ni l’Agenda 21 de Claude LISE ni le SMDE d’A. MARIE-JEANNE ne constituent un projet fiable pour sortir notre Martinique de ses problèmes récurrents. De plus, loin d’avoir soumis ces deux « projets » à la population, nous constatons chaque jour que l’immense majorité d’entre nous ignore leur contenu !

Mais pour élaborer un projet, il faut d’abord faire une analyse de notre société. A cet égard, les mouvements sociaux de février-mars 2009 sont éclairants sur plus d’un sujet. Quelles grandes leçons pouvons-nous donc tirer de cette crise majeure ? Elles sont au moins au nombre de trois : nous vivons dans une société où les hommes politiques en place n’ont pas joué leur rôle ; nous vivons dans une société non apaisée, traversée de tensions diverses ; nous vivons dans une société où les problèmes de cherté de la vie et d’inégalités sont criants et de plus en plus insupportables.

                Les responsables politiques, en particulier Mrs LISE et MARIE-JEANNE qui sont à la tête de nos deux Collectivités majeures n’ont pas joué leur rôle. Pire, ils ont fait preuve de leur insuffisance : ils n’ont pas vu la crise arriver, et quand bien même ils l’auraient vue arriver, ils n’ont pas su prendre les dispositions pour l’éviter ou pour l’atténuer. Dépassés par les événements, ils sont restés spectateurs face aux revendications légitimes du peuple descendant dans la rue et nommant un Collectif pour porter ses cris de souffrance. Sentant  tout contrôle leur échapper et leur discrédit s’amplifier, nos élus ont tenté de reprendre la main et se sont mis à jouer le rôle de simples intermédiaires entre Collectif et Etat, entre Collectif et Patronat : aveu de leur triste impuissance ! Certes, ils ont quelque peu mis la main à la poche, mais en (petit) complément de l’intervention de…. L’ETAT ! Et ne les voilà t-ils pas, aujourd’hui, demander moins d’Etat ? Quelle incohérence ! Et cet Etat, dont ils répètent inlassablement à qui veut l’entendre qu’il est « mauvais payeur », comment imaginer qu’au cas où la Martinique deviendrait autonome, il deviendrait d’un coup de baguette magique moins regardant sur les deniers publics qu’il distribue ? Double incohérence.

 

                Nous vivons dans une société non apaisée : des tensions raciales héritées d’un passé douloureux non encore « dé-passé », des tensions sociales nées d’un fort sentiment d’injustice, des tensions plus « ordinaires » entre partisans et opposants au mouvement de février, entre employés et employeurs… Alors que notre Martinique a besoin d’apaisement et de solutions véritables, comment ne pas voir que le débat sur les Articles 73 et 74 et les passions qu’il déchaîne ne fera que rajouter de la division à la division ? Ceux qui ont mis sur la table ce débat porteront une lourde responsabilité sur la confusion à venir. Pire qu’une erreur, ils ont commis là une faute.

 

                Nous vivons dans une société où les problèmes de cherté de la vie ne sont plus à démontrer. Révision de la formation des prix et meilleure répartition des richesses sont réclamées et attendues. Qui peut raisonnablement croire qu’un changement d’Article puisse être la réponse à ces problèmes ? N’y a-t-il pas, ici et maintenant, des mécanismes, des dispositifs, des organismes à mettre en place et qui, faute de volonté politique, ne l’ont pas été jusqu’à aujourd’hui ?  Prenons un seul exemple, celui du prix des carburants : Qu’ont fait les élus pour aider à voir plus clair dans la formation des prix du carburant ? Qui pourrait croire que la baisse des prix obtenue l’a été grâce à eux ? Vraiment, ce n’est pas d’un changement d’Article qu’il faut à notre Martinique, c’est d’un changement de politique, c’est d’un changement de nos hommes politiques. Et c’est ce à quoi le MODEM appelle les Martiniquaises et les Martiniquais : ici comme en France, le temps de l’alternance a sonné ! Pour cela il faut et il suffit d’une seule chose : un projet politique clair et ambitieux. C’est dans cette double perspective, de l’élaboration d’un projet et d’une alternance politique que se situe le MODEM. A cette heure, et sans vouloir encore entrer dans tous les détails, voici donc l’esquisse de quelques unes de nos orientations :

1)      Sur le chômage, et en particulier sur le chômage des jeunes : repenser la politique de formation professionnelle (compétence du Conseil Régional !) afin qu’elle soit plus adaptée à notre marché de l’emploi et qu’enfin insertion rime avec formation. A-t-on besoin pour cela de l’Article 74 ? NON

2)      Sur le pouvoir d’achat : mettre en place un organisme indépendant et pluraliste qui aura pour rôle de faire toute la lumière sur la formation des prix et les positions de monopoles ; exiger de l’Etat, si besoin est, qu’il fasse respecter la Loi « Dutreil » (dite « antitrust ») visant à casser ces monopoles. A-t-on besoin pour cela de l’Article 74 ? NON

3)      Sur la production locale : si l’on veut faire diminuer les importations et de ce fait le coût pour le consommateur, si l’on veut être moins « mono-dépendant », nous devons nous diriger progressivement vers l’autosuffisance alimentaire. Il faut donc aider les producteurs locaux à produire (installation, approvisionnement en engrais, en semences…) et surtout à diversifier leur production. Il faut aussi préserver nos terres agricoles. A-t-on besoin pour cela de l’Article 74 ? NON

4)      Sur le tourisme : si l’on veut sauver ce secteur économique à la Martinique, il faut repenser la politique en la matière. Mener des actions énergiques pour faire diminuer le coût des transports, faire une meilleure promotion de notre destination envers tous les européens et tous les américains, moderniser nos infrastructures et nos prestations pour développer un tourisme à haute valeur ajoutée, continuer parallèlement à développer le tourisme vert ou tourisme chez l’habitant… doivent être nos priorités. A-t-on besoin pour cela de l’Article 74 ? NON

5)      Sur le développement durable : notre Martinique doit devenir un territoire exemplaire en matière d’énergies renouvelables et en particulier dans le domaine de l’énergie solaire. Il faut faire de notre île un centre de recherche et de production de panneaux photovoltaïques. Il faut aider les ménages et les entreprises à s’équiper par des subventions spécifiques et fortement incitatives. Il faut par ailleurs demander à toutes les Collectivités de montrer l’exemple en équipant progressivement l’ensemble de leurs bâtiments de panneaux solaires… En la matière, l’Etat et l’Europe devront nous apporter une nette et franche contribution. A-t-on besoin pour cela de l’Article 74 ? SURTOUT PAS

6)      Sur notre identité culturelle : nous devons obtenir de l’Etat l’adaptation des programmes scolaires à notre histoire et à notre environnement (géographique, géopolitique, littéraire, artistique…). Des ouvrages, notamment pour l’école primaire, existent déjà. Il faut encourager leur utilisation, comme il faut étendre la production de manuels adaptés à tous les niveaux de scolarité. Le Créole doit pouvoir être choisi dès la sixième comme langue (« régionale ») vivante. A-t-on besoin pour cela de l’Article 74 ? NON

 

Voici donc quelques pistes. La liste est loin d’être exhaustive et la population peut compter sur le MODEM pour continuer à travailler sans relâche à l’élaboration d’un véritable projet politique d’alternance.

Pa  pran  dlo  mousach  pou lèt !

Nul besoin d’Article 74 pour trouver des solutions à nos problèmes !

Il ne s’agit certainement pas d’immobilisme comme certains essaient de le faire croire. Les immobilistes sont ceux-là mêmes qui cachent leurs insuffisances derrière un débat institutionnel dont le peuple n’a que faire, à seule fin de faire diversion et de conserver le pouvoir.

Lors des consultations à venir, c’est l’avenir de notre Martinique qui est en jeu.

Que chacun en prenne bien conscience, que chacun se rende aux urnes pour se prononcer contre un changement qui n’a rien d’une évolution mais tout d’une régression dictée par le dogmatisme le plus réactionnaire.

Ensemble, bâtissons une Martinique plus solidaire, plus viable, plus durable !